Faire le marché #Épisode 3

Le réveil sonne, il est 6h. Je me précipite hors de la douche pour éteindre la sonnerie de mon réveil. Trop tard. Damien est pas content. #mondecruel. Le réveil sonne et je suis déjà levé depuis une demi heure. Je me sens comme le lundi matin du bac philo, j’ai peur d’être en retard.

Se préparer

Pour ma part, je suis très matinal. C’est physiologique. Mais quand même. Carburer et être performante à 6h (voir avant souvent), ça demande beaucoup d’énergie. Cela dit c’est très cool car à cette heure-ci le monde t’appartient, pas un bruit, pas un chat (enfin, si, le chat, mais que le chat justement). Et le levé de soleil dont les premiers rayons caressent les vertes prairies et tes cheveux en broussaille fraichement coiffés.

tête du matin

Ce qui est pas évident, quand on est une jeune femme et qu’on fait des jolis vêtements, c’est d’adapter sa tenue à la situation aux aspects plus que contradictoires. Tu vas, en gros, déménager (monter tout ton bazar, t’accroupir, monter sur un tabouret, enfin… tout ça quoi), tu vas attendre dans le froid (à 7h même en été à l’ombre il fait pas très chaud), puis rôtir au soleil (à 10h par contre oui, ça tape sec). MAIS, mais mais mais… tu dois aussi être jolie, élégante, pas too much mais quand même, un peu coiffée, un peu sappée, parce que tu vends pas des poireaux et que si tu ressemble à une loque sur patte (comme cela peut arriver un samedi matin ordinaire), comment tu veux donner envie à qui que ce soit de porter tes vêtements : le processus d’identification, ce qui est est engageant ou pas, tout ça quoi.

Tenue de marché

Évidemment, même en prenant le temps de me donner un peu d’allure, on part tellement en avance que je suis très (très) loin d’être en retard. Les premiers commerçants s’installent tranquillement. Damien m’éjecte de la voiture et je me mets à la recherche inquiète du placier.

 

Le placier

Sur le marché, il y a tout un tas de règles étranges, certaines écrites, d’autres plus implicites. La première c’est qu’il y a deux types de commerçants : les abonnés et les autres. Les abonnés ont une place fixe sur le marché, et ils sont là toute l’année. En théorie ils ont une obligation de présence minimum, mais ça c’est en théorie. Il faut au moins (?) beaucoup d’années de marché pour avoir une place « abonné », et il y a une liste d’attente. Les abonnés doivent être présents sur leur emplacement à 7h30. Je ne suis pas dans cette catégorie (vous vous en doutiez). Les autres doivent être présents à 7h30, parce qu’à cette heure-là les miettes, c’est à dire les places libres, non-attribuées ou non-occupée par les abonnés sont attribuées. Comment ?

Quand tu arrives sur le marché à 7h25, tu dois repérer le placier. C’est lui qui va décider qui se met où et délivrer l’autorisation de déballer. C’est l’angoisse. En général, il n’arrive que vers 7h35, parce qu’il kiffe se faire attendre. Logique. Du coup le mieux c’est de repérer le petit groupe de gens qui papotent tout en regardant en permanence à droite et à gauche. Eux, ils sont comme toi, ils attendent et veulent une place. Ce sont tes copains et en même temps dans les 30 minutes qui viennent ce sont aussi un peu tes concurrents. Parce que vous avez le même objectif : avoir une bonne place. Mais comme tu es toute nouvelle et que tu ne sais pas non plus ce qu’ils vendent (et parce qu’ils sont majoritairement très sympas) le mieux c’est d’être cool. En plus l’un d’entre eux sera peut-être ton voisin.

Placier

Quand le placier arrive, il repère qui est là et qui n’est pas là parmi les abonnés. Puis il rejoint le petit troupeau qui attend. Il serre la pince à ceux qu’il connaît, et commence à se balader partout dans le marché pour distribuer les emplacements. La règle tacite, c’est que quand tu viens depuis plusieurs mois ou années, le placier est sensé être plus sympa et te donner une place plus intéressante. La règle tacite bis, c’est que le placier peut préférer untel ou untel et se montrer plus ou moins clément ou arrangeant. Mais ça c’est une impression bien sûr, je n’ai aucune preuve tangible. Notez qu’à Die cela se passe bien. Récemment, certains placier ailleurs sont tombés pour corruption ! Ça paraît fou mais ce n’est pas rare ni surprenant. Eh oui, payer 10 fois le prix son emplacement peut aider à avoir une bonne place (ou une place tout court). À Die ça se passe bien aussi parce que, hormis peut-être en juillet et août, il y a de la place pour tout le monde et le marché s’agrandit autant qu’il y a de commerçants. C’est un choix de la ville, et c’est plutôt chouette. C’est pas le cas partout, et ça fait que quand tu n’es pas abonné, tu n’es pas sûr d’avoir une place. Tu peux te lever à 5h, préparer tes produits, faire 100 bornes et… faire demi-tour parce qu’on ne t’a pas donné de place. La joie.

uneplace?

Bref, quand tu es nouveau, tu cours après le placier et tu sais pas trop quand tu dois l’ouvrir ou la fermer, quand tu dois dire que tu veux telle ou telle place – parce que, il faut l’avouer, tu ne sais pas vraiment où sont les bonnes places et les très mauvaises places. Ton but est aussi de te faire bien voir la première fois, parce que c’est peut-être ta vie entière sur le marché qui se joue là. Un matin (pas le premier) j’ai eu le tord de lever la main pour candidater sur une place, je me suis sèchement faite jeter par le placier : «Ah non ! Les anciens sont prioritaires. » Aucun ancien n’avait levé la main, personne d’autre ne voulait être là mais c’est comme ça, ça ne rigole pas (et je comprends pas toujours le principe #petitpouvoir). Le premier jour c’était compliqué, premier très gros marché de l’année, on a fait trois fois le tour du marché. Finalement ce premier samedi, j’ai eu une place plutôt chouette, adossée à la cathédrale et au soleil toute la matinée. Mon voisin est sympa. Il a un camion à rôtir les poulets. Ma voisine est cool, elle est maraîchère et vend ses petits pieds de tomates.

Plan 1er marché

 

S’installer

Une fois que tu as ta place, il faut t’installer. En général, et surtout quand tu n’as pas les meilleurs emplacements, tu ne peux pas laisser ta voiture. Et tu as intérêt à te magner pour décharger parce que quand tout le monde est bien installé tu n’es pas sûr de pouvoir ressortir ta voiture.

Et en théorie, tu as une vingtaine de minutes pour monter ton stand avant que les premiers clients potentiels n’arrivent. En théorie.

Moi, je me dépêche, j’essaie de monter mon stand méga vite (merci Damien !). À 8h, je n’ai pas fini (évidemment). Mais il n’y a pas encore trop de monde. On monte les portants, la cabine, je mets la toile sur la cabine, j’installe les petits panneaux, je monte la table. Vite vite, je mets les vêtements sur les cintres un à un, j’essaie de les défroisser (je les ai repassé la veille mais ils ont passé la nuit pliés, Ô rage, Ô désespoir). À 9h, je suis bien en place. Soulagée. C’est beau ! C’est coooooooool !

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Je me prends un café. ///// Bonheur ultime /////

Attendre

Et là, j’attends. J’attends. Je papote avec mon voisin. J’attends. Je papote avec ma voisine. Et j’attends… Bah oui, bah oui, évidemment. Évidemment que les gens normaux ne viennent pas faire le marché à 8h, à cette heure là ils dorment. Évidemment la plupart des gens normaux ne viennent pas acheter des vêtements à 9h. À cette heure là ils font comme moi : ils boivent un café. Et si jamais il y a déjà du monde sur le marché (plus l’été approche et plus les gens se pressent tôt), ce sont surtout des habitués, qui viennent faire leurs courses auprès de leurs producteurs fétiches. Eux, à priori, ne te voient pas. Même s’ils passent devant toi. Du coup je prends plein de photos de mon oeuvre stand, ce qui ne manque pas d’interloquer commerçants et passants.

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En fait, et je m’en rendrais compte après plusieurs semaines d’expérience, le pic d’activité est entre 11h et midi. Et je ne vends (presque) que dans ce laps de temps-là. Incroyable. C’est bon de le savoir, parce qu’entre 8h et 11h, ça peut être TRÈS très long. Surtout quand t’as pas des masses dormi et qu’il fait un peu frisquet. Et que ton voisin est pas sympa. Et que t’es seule. Et qu’il pleut un peu. Et que tu te demandes, vraiment, pourquoi t’es là ?!

Heureusement ce premier samedi ce n’est pas le cas.

 

Vendre

MIRACLE – je vends ! C’est pas la folie, mais c’est bien. Surtout qu’on m’avait prévenu : « Au début tu ne vendra pas, c’est normal il faut se faire connaître. Moi ça a mis des années à démarrer. » Mon dieu misère. Des années c’est long. Donc avec mes deux ventes, je suis bien contente.

Ranger

Vers 13h, les voisins commencent à ranger doucement. C’est l’heure de remballer. Ça va beeeeaaaaauuucoup plus vite que d’installer, d’autant plus que je suis morte de faim et que les potes sont déjà sur la terrasse en face avec le petit blanc et les olives. Ces ingrats ne m’ont même pas attendue.

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Souffler

Il est 14h, on se retrouve pour un pic-nique. Je plane, je suis décalquée, je raconte aux copains. J’ai l’impression qu’on est le soir et en fait, bah c’est normal, ça fait presque 8h de boulot d’affilé, sans désarmer. Ça, le pic-nique avec les potes, je peux le faire parce que je ne vends pas de produits frais. Sinon, je devrais rentre vite vite pour tout remettre au frigo (Dieu merci les vêtements ça ne moisit pas).

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Je me dis qu’on est bien là, que c’est mérité après cette journée, pied-nus dans l’herbe à grignoter les premières fraises de notre maraîcher. Et là, Damien a une super idée : « puisqu’on a tout déjà chargé, pourquoi on ferait pas Saillans demain ? ». Pourquoi ? Parce que je suis fatiguée, parce que dimanche c’est sacré, parce que je veux faire une grasse matinée, parce que si je travaille tous les weekend et toute la semaine après un mois je vais plus y arriver… Et puis, en fait, pourquoi pas allez ! Après tout c’est pas si bête, après tout pour que ça marche il faut bien se donner !

Et puis, après tout, on s’est bien marré.

Progresser

Marché après marché, le stand s’améliore. Un miroir hyper-stylé qu’on me prête (parce qu’une cabine mais pas de miroir c’est bête), des tapis africains achetés lors d’une escapade à Marseille, un panneau descriptif pour éviter les regards perdus, une table Lafuma (Made in France !!!) obtenue par hasard à l’usine… Et que sais-je encore. Grâce à cette magnifique, outre de voir ma pomme en bas à droite (un peu frigorifiée) vous pouvez vous rendre compte de comment, d’une fois sur l’autre et d’une place à l’autre, ce stand extrêmement bien conçu s’adapte, se module, évolue. Instructif n’est-ce-pas ?!

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