Faire le marché #Épisode 2

Avoir sa carte

Peut-être ne le savez-vous pas, mais pour faire le marché, pour avoir le droit de vendre des trucs sur la place publique, il faut une carte spéciale. Qu’il s’agisse de vendre les fruits de ta récolte ou de ta cueillette, des ouvre-boîtes magiques ou des vêtements Axelle&Cie.

Alors je vais sur le site du Service Public, pour savoir comment on procède exactement, légalement. Déjà il faut remplir le formulaire Cerfa 14022*02 (oui tout à fait celui-là même je vous jure) à la Chambre des métiers. Je vous avoue qu’en complétant le papier, j’ai un peu tiqué ; c’est marqué « Demande préalable d’exercice d’une activité commerciale ou artisanale ambulante ». Un instant je me suis vue tenant les rennes, assise sur la banquette en bois à l’avant de ma roulote et sifflotant sur les sentiers du Diois pour vendre des bracelets en macramé. C’était bizarre. Est-ce vers ça que je m’achemine innocemment ?

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À cette « demande préalable », il faut bien-sûr joindre le papier officiel qui dit que je suis une entreprise, une copie de la pièce d’identité (je me la suis faite voler avec tout le reste de mes affaires deux semaines plus tôt, ça commence bien) et deux photos d’identité récente. Récente. Sur les plus récentes (deux ans ?) j’ai les cheveux courts. Sur celles d’avant j’ai quinze ans. Direction le photomaton de l’Inter. « Axelle avoue que tu as toujours rêvé d’y aller, c’est ton jour. » En plus évidemment je suis malade, évidemment j’ai mal dormi et évidemment, j’ai pas le droit de sourire. Sur la photo, la mine est défaite, la couleur du tour de mes yeux s’approche dangereusement du bleu, bref, j’ai l’air d’une jeune commerçante pétillante et épanouie !

 

Je referme, je poste, je croise les doigts, et j’attends. Trois semaines plus tard je suis fébrile : le courrier et arrivé, une grande enveloppe A4 avec le tampon de la CMA de la Drôme. Je l’ouvre soigneusement et… je dois remplir un autre formulaire Cerfa et le renvoyer (oui entreprendre, c’est financer la Poste). Pourquoi on te le dit pas plus tôt qu’il faut aussi remplir ce formulaire ? Je ne saurais jamais.

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Les papiers, c’est toujours absurde. Pour moi.

Je remplis, je poste et j’attends à nouveau trois semaines et là, hourra ! J’ai le papier officiel : le formulaire D1. Le saint Graal ! Après, je recevrais même cette superbe carte. Pas une carte de visite, non, une vrai carte avec ma photo imprimé dedans, une carte en dur comme les cartes de fidélité Carrefour. La. Grande. Classe.

 

Pour info, si un jour il vous prend la même envie de faire le marché, et que vous vous dites que vous pouvez bien essayer une fois pour voir, déballer votre petit stand, et que vous ferez les démarches après (ou pas, on s’arrange quoi). OUBLIEZ. Tout de suite. C’est un coup à ce qu’on te fasse tout remballer directe, payer une amande, rentrer chez toi, subir une humiliation publique au passage. Ça ne rigole pas.

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S’assurer

Il faut une assurance aussi. Et ça ne rigole pas non plus. Certains oublient de la demander. Mais c’est strictement obligatoire et, en fait, assez indispensable. Si ta table tombe sur les pieds de Mamie Ginette qui s’est appuyée dessus. Si Mamie Ginette se fait mal, tu es responsable. Si tu as une assurance c’est bon. Sinon, non seulement tu en as pour cher – très cher, mais en plus tu peux avoir de sérieux ennuis.

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Bricoler

Maintenant à l’attaque.

Ce moment où bricoler n’est pas juste une idée trop cool mais une réalité, où chaque outil représente un danger potentiel, où tu réalises TOUTES LES ÉTAPES à réaliser alors que ça a l’air si simple pourtant. J’ai la chance d’être en colloc dans une ferme où il y a un atelier avec plein d’outils et plein de matériaux à récupérer (ce n’est pas le cas de tout le monde je suis d’accord). Des choses comme des planches en pin et des barres en inox. Ce qui est plutôt cool. Alors on mesure, on coupe à la scie sauteuse (trop bien), on rabote (moi et la raboteuse on n’est pas copains, c’est très lourd et ça peut faire des tranches de jambon avec n’importe quelle partie de ton corps alors j’aime pas), on ponce (j’adooooore poncer).

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L’ingénieux système de penderie démontable.

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Le chantier.

On (enfin Damien) coupe les barres d’inox et ça fait des étincelles ÉNORMES. On (enfin, Damien aussi) fait des petits trous dans les barres. Ça a l’air con dit comme ça mais percer de pare en pare un cylindre métallique à la perceuse, bah en fait c’est pas évident.

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Perçage. La casquette fait tout.

Bref, on se donne, on sue, on est plein de sciure et de poussière. Et en 4 bonnes heures on a tous nos éléments. On monte le tout et…

C’est bancal. Étrangement bancal. Genre en fait ça se balance gentiment de gauche à droite à la moindre pichenette.

Grosse remise en question, grosse angoisse.

Une sombre histoire de contreventement. Il faut un système pour maintenir la structure dans la DIAGONALE. Dingue. Tout s’effondre, je vois déjà ma structure légère et harmonieuse défigurée par un harnachement sauvage du type atèle de genoux pour athlète après rupture des ligaments croisés. Le drame.

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Les courses

Le jeudi matin nous avons un planning de courses gigantesque, entre Valence et Romans. Les listes d’achats sont strictes, ce sera chirurgical. Pour rappel le marché est le samedi et j’ai donc bien l’intention d’avoir terminé pour le surlendemain. C’est ambitieux.

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RETIF. La découverte. Un magasin de professionnel destiné aux… magasins. On trouve tout, absolument tout ce qu’il faut pour tenir boutique, des sacs en papier aux caisses enregistreuses en passant par les présentoirs à bijoux et les fausses charrettes avec pots de fleurs synthétiques pour la déco. Ce lieu est génial (horrible en vrai), et à ce moment là dans ma vie, c’est un peu le paradis. Sacs en kraft recyclés, cintres en bois, papier de soie… je trouve TOUT ce que je ne peux pas trouver en récup ou fabriquer moi-même.

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Castorama. C’est grand, c’est chiant.

Ressourcerie

Nouvelle R. La matériauthèque de la Ressourcerie de Romans. C’est comme un Emmaüs sauf qu’on trouve que des matériaux et de quoi bricoler, du carrelage jusqu’à la plomberie et la visserie. C’est absolument génial. En plus de ça on paye ce qu’on veut, en fonction de ce qu’on estime être juste. Pour de la quincaillerie et un mannequin, on m’a même suggéré de baisser mon prix !

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La vieille Usine. Sur les conseils de la Ressourcerie, on y va pour trouver de la toile et de la cordelette. Ce lieu est fabuleux. Que du déstockage et des fins de série de tissus, cuirs, peaux de renard, glands de rideaux, sangles, boutons,… Il faut fouiner surtout quand on vient pour la première fois, mais on repart avec tout ce qu’il faut – à condition d’être flexible sur ce qu’on cherche.

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Emmaüs. Un échec. Damien me trouve quand même un petit tabouret assis debout style industriel du plus bel effet (et qui se révèlera salvateur). Bref, comme quand on y va pour soi, on ne repart jamais les mains vides mais jamais avec ce qu’on est venu chercher non plus.

 

Finaliser

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La joie.

Le vendredi, on se remet à l’atelier. On termine et tout tient, tout est bien. Amen. Je couds une housse de cabine d’essayage en 1h avec une machine qui, bien sûr, décide de délirer complètement au moment où il ne me reste plus que 10 centimètres à assembler (30 minutes pour le tout et 30 minutes pour ces fameux 10 centimètres).

 

On fait les finitions, les petits détails, je termine mes panneaux d’explication, je repasse tous les vêtements, je prépare chaque sac, prévoit du petit matériel. Je joue à Tetris dans la voiture (qui, hélas, ne s’est pas transformée en semi-remorque) en suivant la liste que j’ai dans la tête : les montants en bois les barres en inox les cintres en bois les cintres à pince le tabouret les tréteaux la table la nappe la toile de cabine les vêtements le miroir les panneaux d’explication les tapis le parasol le pied de parasol les sacs en kraft le papier de soie les étiquettes les épingles nourrice le fil les ciseaux l’appareil photo la nappe de pique-nique pour après le marché. Je crois que j’ai rien oublié. Je claque le coffre. Une fois, deux fois, à la troisième c’est la bonne. Tout rentre.

Je rentre.

Il est 20h30.

Je suis fatiguée. Je suis surexcitée.

Je m’attends à ce que tout s’écroule demain, mais demain est un autre jour.